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Entre l’Antiquité flamboyante des swinging sixties et la Renaissance néoclassique fin de siècle, les années 70/80 n’évoquent qu’une obscure parenthèse moyenâgeuse aussi peu connue que mal aimée. Chez Aston Martin, on en sait quelque chose. Entre la dernière DB de David Brown, amputé de ses prestigieuses initiales en 1972, et la première DB de l’ère Ford qui reprit le flambeau vingt et un ans plus tard, la petite entreprise sombra dans le chaos des faillites et changements de propriétaire à répétition sans autre perspective d’avenir que des replâtrages d’un unique coupé V8 bien usé par le poids des ans. Et pourtant, dans le macabre tourment de ces âges obscurs, il y a eu ça

Objet non identifiée venu d’un autre monde, elle met la raison en déroute, assèche le verbe à force de tutoyer l’indicible, ne retient pas le regard mais le saisit violemment. L’étourdissement du premier abord surmonté, on reste ahuri devant l’audace insensée de ces lignes tendues à l’extrême, impressionnantes de virilité suggérée et d'élan contenu.

Fantastique engin qui, même immobile, semble fendre les airs ! Le nez, que dis-je, ce cap, cette péninsule ciselée au rasoir, semble davantage destinée à une rampe de lancement qu’à une rampe de parking souterrain. Libéré des contraintes castratrices de la grande série, ce diable de William Towns a signé là une œuvre absolue, radicale, sans compromis, terriblement efficace dans sa pureté formelle.

 

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Elle n’aurait pu n’être qu’un divertissement de salon, vision naïve d’un futur fantasmé sur fond de conquête spatiale revisitée façon Star Trek. Cela eut sans doute suffi à meubler l’espace médiatique à moindre coût. Pourtant, contrairement à la Bulldog, cet autre délire imaginé par Towns, l’Aston Martin Lagonda ne s’évanouira pas dans la nature sitôt les lumières des shows éteintes. En 1978, deux ans après son atterrissage fracassant au salon de la soucoupe d’Earls Court, les premiers nababs prenaient livraison de leur nouveau caprice. A ce niveau de science sans fiction, seul Citroën dans ses plus fastes années Michelin aurait pu se permettre pareille fulgurance, et encore. L’OVNI demeurera au catalogue Aston Martin jusqu’en 1990, une longévité exceptionnelle ramenée à l’excentricité de la chose dont 650 exemplaires furent envoyés sur Terre.

L’un deux a fini par échoir entre mes mains lors d'un de ces essais (presque) imaginaires qui prolongent fatalement mes rêveries sur papier glacé. Rien de tel pour une mécanique intersidérale que quelques centaines de millions de kilomètres hebdomadaires pour rester en forme passé le cap de l’année lumière au compteur.

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A peine installé sur le siège du capitaine Kirk, je me sens déjà dans l’antichambre du cosmos. Sous mes yeux, une galaxie de diodes électroluminescentes constellent un ciel de roman SF. Je cherche dans cette nuée d’astres étincelants de quoi rejoindre l’hyperespace en vitesse lumière. Au hasard de mes tâtonnements sur d’étranges claviers tactiles s’illuminant sous mes doigts, des combustions de turboréacteurs retentissent dans mon dos tandis qu’au dehors, les lumières de l’éclairage public se dissolvent en fines raies blanches à mesure que ma nef interstellaire s’arrache à l’attraction terrestre. A peine a-t-elle quitté l’atmosphère que l’ordinateur me somme de lui indiquer notre destination.

C’est décidé, nous irons vers Jupiter sonder les mystères de l’univers dans le sillage de Kubrick et de l’énigmatique monolithe noir. La voix synthétique me remercie et calcule l’itinéraire le plus sûr en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Ce serait dommage de risquer un impact d’astéroïde au prix du pare-brise chez Aston. Au retour, je désactiverai le pilotage automatique et me mettrai en mode submarine, histoire d’aller pêcher une appétissante sirène dans les flots étincelants de Coral Harbor. Non content d’avoir fait du système solaire mon carré de jardin, je ne me contenterai certes pas d’une simple tisane avant d’aller au lit.

Trève de bavardages. Les 5,3 litres de brutalité feutrée me transportent déjà vers d’autres cieux, la route aux étoiles s’offre à moi. Alors que défilent les automobilistes lambins dans le rétroviseur, je saisis mieux le sens de l’adjectif anglais "eye-popping". Il n’y a rien d’étonnant à ce que les yeux leur en sortent des orbites, à ces braves gens. Ils n’ont jamais vu de vaisseau spatial planer à si basse altitude.

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Arrivé à la station service pour effectuer le plein de kérosène, je crains de raviver la haine des riches chez les collectionneurs de points Total, mais l’envie de tester les réactions humaines excite en moi la plus perverse curiosité. Surprise et consternation, la Lagonda glisse dans le morne quotidien et les mines d’ordinaire ennuyées des passages à la pompe se muent en illumination béate. Pas de regard en biais comme je le craignais, mais plutôt une expression déconfite consécutive au passage d’un OVNI.

Les aliens, semble-t-il, échappent à la lutte des classes. Monsieur Martin fait déborder son réservoir, les djeunes multiplient les "j’hallucine" dans la limite de leur vocabulaire formaté, le caissier interchangeable est scotché contre sa vitre alors que ses poireaux de clients tendent déjà le bras, appareil numérique au poing. Même les mômes dont ont pouvait croire la curiosité intellectuelle à jamais annihilée par l’overdose de télé n’ont d’yeux que pour l’Apparition. Eux aussi voudraient faire un tour dans le cosmos, tant il est vrai que l’on a jamais été aussi bien sur Terre que dans l’Espace. Et après pareil choc, comment voulez-vous faire remonter la marmaille dans le Scénic à Papa ?

Ma petite expérience accomplie, jubilant comme un gosse, j’en oublie de m’acquitter de ma passable besogne ravitailleuse et file dans l’hyperespace périphérique sous les regards médusés. On a beau dire, pour un engin conçu en des temps si lointains, l’Aston Martin Lagonda me semble encore en avance de quelques années lumière.