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L'hypocrisie serait-elle le salut de l'homme en ce bas-monde de tartuffes ? Ce grand fourbe de Talleyrand qui décéda à l'âge fort respectable de 84 ans après avoir léché puis lâché tous les souverains qui purent servir son ambition, nous confirme s'il le fallait encore, que l'intégrité intellectuelle n'est pas le meilleur moyen de mourir paisiblement dans son lit. Ce principe plein de bon sens, Mercedes-Benz l'a érigé en éthique en concevant l'une des sportives les plus sournoisement faux-culs de son époque et par-là, peut-être, la plus décente.

Dévoilée en septembre 1983 au salon de Francfort, la 190E 2.3-16 avait beau coûter la somme de deux 190D fadasses, elle ne vola la vedette à aucun bolide de James Bond pas plus qu'elle ne fit l'étalage de ces bandes rouge qui font aller plus vite. Son quatre cylindres ne sacrifia même pas au concours de la plus grosse gamelle couramment pratiquée au pays de la Grosse Bertha. De l'extérieur, seul un kit de carrosserie même pas futile la distingue du taxi-blues ordinaire alors que ses jantes au design compassé furent bientôt émulées par n'importe quelle Benz de romanichel.

Si pour vivre heureux, il faut vivre cachés, on aurait pu s'attendre un for intérieur plus valorisant. Las ! Du faux-bois de vieil appareil électroménager et une désespérante sellerie à carreaux grisâtres tentent sans succès d'arracher le conducteur à la sinistrose germanique ordinaire. Et si quelques manomètres parcimonieusement distillés éveillent l'attention de l'écraseur de champignon pathologique, l'on n'a pas cru nécessaire de lui épargner ce sempiternel cerceau directionnel de volant qui est au sport automobile ce que la pantoufle est au 400 mètres-haie.

Comme si cette cure d'austérité n'avait pas suffi à banaliser l'engin, le tartuffe soucieux d'incognito pouvait occulter par surcroît  le sigle distinctif "2.3-16" afin de ne pas "indisposer ses partenaires sociaux" selon l'expression en vigueur chez les faux-culs éduqués.

Pour un peu, notre pharisienne faillit manquer sa vocation de mièvre familiale chérie des papas-gâteau et mamans-douceur. Quatre vraies places, vaste malle, possibilité de monter une attelle, pares-soleil occultable, les alibis abondent en ce sens, mais de l’alibi à la libido, la frontière est plus perméable que bien des vertus affichées.   

Liaisons au sol « over-engineered » pour comportement routier du genre premier de la classe, plus de 80 ch au litre pour moins de 8 secondes de 0 à 100 km/h, la première Benz à quatre soupapes par cylindre ne se contenta pas de bousculer des décennies de braves mulets mécaniques. Elle inaugura aussi et surtout cette mode très lucratives consistant à dissimuler la plus grosse cylindrée possible dans la plus banale des berlines imaginables. En quatre générations de tartufferies ambulantes, du quatre pattes de la 2.3-16 au V8 de l’actuelle C63 AMG, la dotation cylindrique et cavalière des bombes funèbres de la Classe C a doublé. Le demi-millier de pur-san(g)s-plomb est en vue mais la vitesse toujours hypocritement limitée à 250 km/h, ce qui constitue bien là une sorte d'apothéose de la perfidie. Reconnaissons toutefois à cette sournoise l’immense mérite de ne pas faire semblant d'être une sportive.

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