09 juillet 2007
Lettre ouverte à un feu tricolore.
Inopportun rabat-joie et cauchemar de ma butée d'embrayage, tu surgis dans ma vie à l'heure allègre où je caresse le champignon avec gourmandise. Conciliant comme un instructeur militaire mal luné, souple comme l'esprit d'un dévot partisan de la messe en latin, tu cristallises les flux automobiles et fait bouillir mes méninges en te dressant ostensiblement sur ma route tel un épouventail liberticide.
De jour comme de nuit, s'arrêter pour repartir, repartir pour s'arrêter, combien de laps de temps qui, mis bout à bout, font des éternités, toi et tes scélérats homologues, m'avez-vous ainsi volés ?
Etant minot, on m'avait appris à souffler sur le feu rouge pour qu'il daigne verdir. A mon tour derrière le volant, je souffle toujours, condamné que je suis à subir l'absolutisme sans appel des automates qui, comme toi, brillent plus par le filament que par l'esprit. N'y a-t-il rien de plus profondément stupide à s'immobiliser devant un androïde borné sur un carrefour désertique à l'heure tardive où la flicaille pionce ? A quoi sert-il donc aux hommes de s'autoproclamer prodiges de le création si c'est pour s'en trouver immobilisés par un stupide signal lumineux ?
Et encore, tout bien pesé, aucun animal n'est suffisamment imbécile pour s'abaisser à respecter les feux tricolores. Bien que coutumières des embouteillages estivaux, les chenilles processionnaires s'en passent fort bien. Dans le désordre organisé de leur nid, les fourmis rousses viennent à bout des bouchons sans ralentir leur course, dussent-elles creuser elles-mêmes les raccourcis qui n'existent pas. En somme, on ne trouverait guère d'assez stupides que les lemmings pour légitimer le feu tricolore qui stopperait net leur course suicidaire vers la mer.
Désespérant d'échapper à ma condition de poireau humain dans laquelle jour après tu m'humilies, j'ai bien essayé de te baiser quoi qu'il dût m'en coûter. Las ! Jusqu'au jour béni où, enfin, j'eus raison de ton diktat. Ce matin-là où tu obstruais mon horizon de ton rougeoyant veto, la guerre des nerfs entre nous s'engagea sans plus de merci qu'à l'accoutumée. Allais-tu encore parvenir à stopper net mes élans printaniers de vélocité ? Où allais-je au contraire assouvir ma vengeance ? N'ignorant pas la durée déterminée de tes intermèdes écarlates, j'ai joué la ruse en m'approchant au pas de l'homme jusqu'à ce que tu te résolves à verdir de rage, impuissant que tu étais à me clouer sur place. Ah, que ma victoire ce jour-là était belle et ma journée allègre !
Je n'eus guère le loisir de confirmer ce triomphe absolu de l'homme sur le feu tricolore. Après de cons et loyaux sévisses, tu fus toi aussi remplacé par un rond-point, le temps qu'un de tes acolytes à roulettes fasse la circulation alternée. Un soir d'exaspération où j'eus le malheur de me retrouver nez à nez avec ce fléau provisoire, je bondis aussi sec de mon bolide contrarié et déplaça le malotru sur le trottoir d'en face. Il se trouva là un piéton visiblement bien amoché qui, sous la rouge menace de l'androïde, s'immobilisa illico, con comme un réverbère.
Voir un poivrot faire le poireau, avoue, mon salaud, que cela ne manque pas de piment !
01 juillet 2007
Revue de presse.
In Marianne, 30 juin 2007.


