Ferrari_Modulo

Quoi de plus définitivement beau qu'une courbe ? La ligne droite, bien sûr ! A la charnière des années 60 et 70, des hommes comme Marcello Gandini ou Giorgetto Giugiaro réinventent ni plus ni moins que la beauté automobile. Une beauté cunéiforme dont la brutalité formelle exacerbe puissance et vitesse sur fond de miracle économique. Souvenez-vous donc, nostalgiques d'aujourd'hui, le futur, c'était hier.

A vrai dire, angles et courbes se disputent alternativement les vogues du design automobile dans un perpétuel mouvement de balancier. C'est avec les premières silhouettes en goutte d'eau et autres profils "streamline" que l'auto des années 30 s'éloigne des caisses carrées d'essence hippomobile. La courbe, forme la plus efficace possible puisque issue de millions d'années de sélection naturelle, mais aussi la plus esthétique par la métaphore féminine qu'elle exalte, représente une sorte d'absolu entre forme et fonction à une époque où triomphent les théories fonctionnalistes du Bauhaus et de Le Corbusier. Pourtant, la bagnole, objet symbolique s'il en est, ne saurait être appréhendé sans sa dimension machiste. En temps que signe extérieur de puissance et de domination masculine, l'auto doit suggérer le phallus. La mode des Trente Glorieuses intègre ce fantasme à la faveur des miracles économiques lorsque la vogue du "ponton" et des ailerons de requin traverse l'Atlantique, ne laissant qu'à quelques firmes britanniques le soin de perpétuer les rondeurs opulentes d'avant-guerre. Même chez les maestro de l'élégance italienne d'ordonaire habitués à dessiner des voitures comme des femmes allongées, les lignes ne cessent de se tendre, comme l'illustre la célèbre ligne "Farina" des sixties.

En 1968, alors que l'homme n'a pas encore mis le pied sur la lune, Stanley Kubrick nous projette en 2001 dans un voyage psychédélique aux confins de la galaxie tandis que la Paramount popularise téléportation et croisière en vitesse lumière à bord de l'USS Enterprise. En ces temps d'abondances où les courbes de croissance semblent devoir monter jusqu'aux cieux, la conquête spatiale nourrit une foi béate dans la technologie, l'informatique balbutiante promet un futur écrit en caractères digitaux quand la musique s'électronise au son des premiers synthétiseurs. Au salon de l'automobile, où les grands de la carrosserie transalpine jouent encore les avant-gardes, des engins expérimentaux laissent présager une voiture de l'an 2000 en forme d'OVNI galactique. L'époque n'est pas à la nostalgie. Les coulures de chrome et ventre mou ont vécu, les lignes se tendent un peu plus chaque année, mais c'est en cette année 1968, à Paris, que la Carrozzeria Bertone et son enfant prodigue, Marcello Gandini, marquent l'avènement d'une esthétique révolutionnaire. 

Alfa_Romeo_Carabo_Bertone

Avec le concept-car Alfa Romeo Carabo, le tandem Bertone-Gandini tire un trait sur les galbes sensuels des swinging sixties, deux ans seulement après la sculpturale Lamborghini Miura. Le profil saisissant de l'engin est ici réduit à une silhouette en coin acéré dont les arêtes vives et surfaces planes semblent fendre l'air même à l'arrêt. Puissamment caréné tel l'insecte éponyme, la Carabo déplie ses portières en élytre et escamote ses phares sous sa carapace vert acidulée. L'ornementation, minimaliste, fait dans la science sans fiction. Les vitrages dorés évoquent les matériaux calorifuge de l'industrie spatiale alors que les graphismes pixélisés du panneau arrière témoignent de la fascination pour l'informatique naissante.

Ferrari_Modulo_Lady

Les deux autres grands noms de la carrosserie italienne emboîtent le pas à Bertone dans une surenchère anticipatrice sans précédent. Dès le printemps 1970, à Genève, Pininfarina exhibe l'extraordinaire Ferrari Modulo. Entre futurisme naïf et délire progressiste, a-t-on jamais imaginé concept-car plus radicalement éloigné de l'auto de monsieur Tout-le-monde ? Par sa silhouette ultra étirée que forment deux coques symétriques, ses roues presque totalement carénées (on fait comment pour tourner ?) et sa verrière d'accès coulissante, cet Objet Roulant Non Identifié rejette les attendus de l'esthétique automobile pour mieux ressembler à un vaisseau spatial. Bien que théoriquement animée par un V12 de Ferrari 512S, il ne s'agit pourtant que d'une fantasmagorique maquette non fonctionnelle que l'on pousse devant les caméras sur une musique synthétique pour faire plus "science-fiction".

Ce n'est certes pas le cas de la Maserati Boomerang que Giugiaro fait atterrir à Turin, à l'automne 1971. Non seulement, cette Bora recarrossée peut prendre la route, mais elle trouve acquéreur, en 1974. Plus encore qu'aux précédents délires sous LSD, l'adjectif cunéiforme sied remarquablement à son profil de flèche généreusement vitré. L'étude très poussée de la planche de bord regroupe tous les instruments de bord, commodos et autres commutateurs d'origine Citroën au centre du volant à moyeu fixe, une idée que l'on ne verra pas en série avant un quart de siècle, sur la C4.

Maserati_Boomerang

A suivre.