Attention, documents exceptionnels !

Juillet 1990. Mangalde, Portugal. Bien loin du cœur industriel de l'Europe et de ses usines-cathédrales fonctionnant en flux tendus, on assemble toujours une petite auto rudimentaire, imaginée dans les années 30, au rythme quasi artisanal de 85 unités par jour. Conçue pour un monde encore majoritairement rural où l'auto n'avait pas complètement supplanté le quadrupède, ce vestige d'un autre siècle séduit encore quelques nostalgiques dans une civilisation urbaine qui emmène ses enfants au salon de l'agriculture comme on va au zoo. Entretemps, la "deux pipes" que l'on trouvait jadis si vilaine est devenue aussi intouchable que la tour Eiffel. A la même époque, Citroën dévoile sa XM V6.24 avec ses kilomètres de câbles, sa suspension qui réagit au millième de seconde... et ces charmants avatars du progrès que l'on n'appelle pas encore "bugs".

C'était il y a vingt ans, bien que, sans les chevrons contemporains et la XM du directeur devant l'usine, on aurait pu dire trente ou quarante ans tant les méthodes d'assemblage (bricolage ?) semblent figées dans des temps crypto-industriels. Admirez le ferrage tout manuel ! Spectacle surréaliste, les ouvriers manipulent les carrosseries comme des cerfs-volants géants qu'ils convoient sur de petits chariots quand ils ne les traînent pas à même le sol. Tout au long de la "chaîne" de montage, la 2CV étonne encore par la désarmante simplicité de sa conception. Les portes arrière, sans charnière, s'enfilent directement, l'articulation se faisant par un bête repli de tôle. On est évidemment à des années-lumière du toyotisme et du zéro défaut, quand bien même un touchant petit écriteau, écrit en portugais, dût-il rappeler l'exigence de "qualité". Un bien grand mot pour une auto tenant davantage de l'aquarium que de l'insubmersible, les jours de pluie !

La 2CV fraîchement tombée de chaîne effectue son premier galop d'essai sur les petites routes avoisinant l'usine. Là, il lui arrive encore de dépasser l'une de ces charrettes à cheval qui donna à Pierre-Jules Boulanger la conviction de la TPV, un demi-siècle auparavant. Le Portugal de 1990, encore marqué par l'un des régimes les plus arriérés d'Occident, et tout juste rentré dans la CEE, évolue entre deux époques. On ne saurait toutefois empêcher trop longtemps le cours du progrès. Face à la raréfaction des commandes et à la perspective du catalyseur obligatoire, la 2CV tire finalement sa révérence dix-huit mois avant sa rivale de toujours, la R4, le 27 juillet 1990 à 16h30. L'AX prend le relais. Pour la petite histoire, les 2CV produites ce jour-là étaient toutes destinées au marché portugais. L'ultime 2CV "officielle", une Charleston gris cormoran / gris nocturne actuellement conservée par Citroën à Aulnay n'est donc pas la dernière du monde (qui, par un habile tour de passe-passe, échut au directeur de l'usine), mais la dernière exportée en France.

La 2CV a depuis rejoint la mythologie déformante et s'exhibe en sellerie Hermès au Mondial, mais la petite usine de Mangualde continue son petit bonhomme de chemin, en marge des poumons économiques de l'Europe et des cadences soutenues de Vigo, l'autre cite ibérique de Citroën. Ainsi, à peine deux cents Peugeot Partner et Citroën Berlingo d'ancienne génération sortent quotidiennement de l'usine lusitanienne. Pour combien de temps encore ?