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L'impitoyable darwinisme économique régissant le marché automobile ménage parfois d'invraisemblables survivances. Et d'improbables rencontres. En total décalage avec les attentes du siècle en cours, des fossiles vivants tels les Mercedes G-Wagen et Lotus Exige continuent de snober la loi de l'évolution dans leur micro-niche respective. L'un est le carrosse décadent des ploutocrates russes, cheiks prodigues et autres rappeurs couverts d'or. L'autre est le jouet sans concession des grands enfants qui n'ont pas envie de choisir entre route et circuit. Ces deux caprices convoitent les deniers des excentriques pleins aux as avec des arguments diamétralement opposés mais des performances qui ne le sont pas tant.  

L'enclume la plus rapide du monde contre le moustique le plus véloce. Alignés sur la ligne de départ, David et Goliath s'apprêtent à en découdre. A ma gauche, le pachydermique G55 AMG exhibe ses deux tonnes et demie de métal lourd qu'entraînent les 476 stégosaures-vapeur d'un  coupleux V8 à labourer l'autobahn. Plus schizophrène que jamais, le Gelände-Wagen continue de combiner essieux rigides et électronique dernier cri, vitrages plats et cuirs fins, charnières apparentes et technologie embarquée. Admirez la panoplie de cette "sportive" des mille et une nuits blanches dépassant les 100.000 euros ET l'entendement ! Ses ailes de tracteur routier et ses échappements latéraux de dragster (ou de 4L !) ne sont pas là seulement pour épater les touristes place Vendôme. 0 à 100 en 5,6 secondes, 210 km/h auto-limités (on ne sait jamais) : de quoi briller au plus chaud des nuits dubaïotes ou renvoyer chez sa mère le prince rival en Porsche Cayenne Turbo. Venant d'une maison aussi sérieuse que Mercedes, un engin aussi loufoque tiendrait ordinairement du gag, mais le client est roi, et le client a décidé que ce mulet mécanique, beau comme un Unimog et destiné à l'origine aux militaires et aux gentlemen farmers était devenu le dernier chic pour jouer au mauvais garçon sur Sunset Boulevard. Surtout avec l'option vitrages arrière fumés. A n'en point douter, Pablo Escobar l'aurait adopté. Et vous n'aimeriez pas voir traîner votre fille à l'intérieur.

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A ma droite, la lilliputienne Lotus Exige s'en remet à la bonne volonté de ses 192 poneys d'origine Toyota mais n'admet sur la balance que 930 kilos de strict nécessaire, sans moquette superflue ni gadget futile. 0 à 100 en 6,2 secondes pour la version de base, plus de 230 km/h et un comportement de kart. Ce jouet de manège est si petiot qu'il ferait passer une Mercedes SLK 55 AMG ou une BMW Z4M pour des obèses. Après avoir usé l'Esprit jusqu'à l'os, Lotus a eu l'idée de génie de réinvestir le segment délaissé par tous les autres de la micro-sportive radicale. Cela tombait bien, la petite firme de Hethel n'ayant ni les capitaux ni le prestige nécessaires à chasser de la 911. D'où l'Elise, mignonne petite baignoire en plastique que suivit une version fermée tout droit échappée des circuits, l'Exige. Ceux qui ont succombé à la sensualité ravageuses de ses courbes affriolantes pourraient cependant tomber de haut, car la bien nommée exige de son pilote des dons de contorsionniste pour parvenir derrière son volant. Elle ne s'embarrasse pas non plus des notions accessoires de qualité perçue ou de design sonore. Du reste, le bruit de fermeture de la portière évoque la finition d'un jouet Playskool. Radicale on vous dit.

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Trop peut-être. Même pour des happy few. Plus marginaux que marginaux, les Mercedes G vendus chez nous se comptent chaque année sur les doigts des deux mains, voire d'une seule. L'écrasante majorité de la clientèle, très aisée mais pas non plus décadente, préfèrent à ses arêtes vives les muscles rassurants des super-SUV modernes, ML, X6, Q7 at autres Cayenne. Mercedes a déjà annoncé la fin de production du "G" à châssis court. D'ici l'expiration définitive du contrat de production chez Steyr en Autriche, gageons qu'ils nous sortiront un G65 AMG à moteur V12 dépassant le demi-millier de raptors-vapeur. Et si cela vous semble bien fade, Brabus peut toujours satisfaire vos extravagances. Quant à Lotus, il semblerait que ses micro-puces soient encore trop exigeantes pour les ex-fans des sixties ramollis dans l'aisance mais dont le portefeuille bien rempli ne laisse aucun constructeur indifférent. Le fait est que l'illusionniste (?) et ex-vendeur de soda Danny Bahar nous a fait miroiter, en images de synthèse et en carton-pâte, une armée de futures Lotus notoirement embourgeoisées. A son tour, Lotus veut quitter sa niche pour se frotter à Porsche et Ferrari. Au risque de tout perdre.

Mercedes G55 AMG et Lotus Exige, ne préfigurent pas, on l'aura compris, l'automobile de demain. Entre le sublime et le ridicule, ces deux marginales jouent les équilibristes. Elles possèdent cependant ce quelque chose de génialement inutile et de sublimement dérisoire qui fait toute l'essence des autos rafraîchissantes.

Que le plus fou l'emporte !

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