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Phare d'un premier XXème siècle tout acquis aux chimères d'un progrès idéalisé, l'automobile s'est nichée dans les moindres recoins de notre vie. Naturellement, elle a halluciné artistes, philosophes ou architectes. Parmi eux, le plus célèbre de nos panbétonistes, Charles-Edouard Jeanneret dit Le Corbusier, ne comparait-il pas le Parthénon à un torpédo Delage grand-sport ? "L'automobile détruisait la ville, l'automobile la sauvera" assénait-il dans une de ses envolées restée fameuse. Voire fumeuse. Ce que l'on sait moins, c'est que le "plus grand architecte du XXème siècle" envisagea de raser complètement le vieux Paris sur quatre arrondissements pour ériger une armée de gratte-ciels géants. D'une rare brutalité formelle, ce projet dit plan Voisin, fut exposé sous forme de maquette à l'exposition des Arts Déco de 1925. Pour le bonheur de l'humanité, il n'a jamais été ressorti des poubelles de l'histoire. Sinon pour jouer à se faire peur.

"De la barbarie". C'est en ces termes que le vainqueur du concours pour le Palais de la SDN, M. Nénot, qualifia la proposition de Le Corbusier, en 1927. Apôtre d'un purisme totalitaire rejetant toute ornementation classique, l'homme fait polémique. Sous couvert de fonctionnalisme, il réduit l'habitation à sa bête raison d'être, range les hommes dans des "machines à habiter", des "boîtes à foyer" uniquement faites de pilotis, de proportions et de vitres. Comme une usine. On croirait revoir une scène du cauchemar d'anticipation de Fritz Lang, Metropolis. Dès les années 20, les bases des "unités d'habitation", "cités radieuses" et autres banlieues ghettos qui souillent encore nos périphéries, sont déjà bien ancrées dans le cerveau de Le Corbusier. Par sa brutalité formelle et la primauté du collectif sur l'individu, cette vision d'apocalypse n'est pas sans rappeler les projets architecturaux des régimes totalitaires. Cheval de Troie du Bolchevisme pour les uns, architecte simplement douteux pour les autres, l'homme prétend ne s'adresser ni à la société capitaliste, ni à la IIIème Internationale. Opportuniste, il concourt aussi bien pour les Soviets que pour des Nations Unies durant sa carrière.

Le Corbusier n'est somme toute que le fils de son époque. Nourri des théories fonctionnalistes du Bauhaus, il rejette la décadence ornementale de l'art nouveau et s'inscrit dans ce "mouvement moderne" ou "style international" (expressions bien vides) qui s'impose aux alentours de 1925 avec l'Art Déco (expression tout aussi vide). Et en bon fils de son époque, il voue un culte au parangon de la modernité qu'est la machine. "Les machines conduisent à un ordre nouveau du travail, du repos (...) La mécanique porte en soi le facteur d'économie qui sélectionne. Il y a dans le sentiment mécanique du sentiment moral" divague-t-il dans son livre-manifeste, Vers une architecture. Transatlantiques, aéroplanes et surtout, automobiles, ne  peuvent exercer sur lui que fascination. Il multiplie les clins d'oeil à l'invention du siècle en baptisant "Citrohan" son modèle de maison-standard (1922) qu'il appelle aussi "maison automobile". Il n'hésite pas non plus à immortaliser devant ses réalisations ses fameuses Voisin C7 et C11, engins vaguement Art Déco plus baroques qu'élégants.  

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Photo Fondation Le Corbusier.fr

A l'image du style international, l'auto de l'entre-deux-guerres se veut autant rationnelle dans sa forme que dans sa fabrication. A tous les niveaux de gamme, les carrosseries aérodynamiques, "streamline" et autres "fuseaux Sochaux", formes idéalisées pareilles à la goutte d'eau sculptée par le vent, condamnent les dernières caisses carrées d'inspiration hippomobile dont les fiacres d'Ettore Bugatti sont les derniers soubresauts. Parallèlement, les idées de Taylor et Ford font des émules sur le vieux continent. Les cathédrales industrielles de béton et de verre succèdent aux petits ateliers au fond du jardin, les presses hydrauliques remplacent les gabarits en bois, les caisses tout acier supplantent les structures mixtes bois et cuir. Partout, la fabrication en série marginalise l'artisanat de luxe, condamné à s'adapter ou à disparaître.

"Si le problème de l'habitation, de l'appartement était étudié comme un châssis, écrit Le Corbusier, on verrait se transformer, s'améliorer rapidement nos maisons. Si les maisons étaient construites industriellement, en série, comme des châssis, on verrait subitement surgir des formes inattendues, mais saines, défendables, et l'esthétique se formulerait avec une précision surprenante." Sans doute a-t-il en tête les "formes saines" de la cité Frugès de Pessac, surnommées ironiquement les "carrés de sucre" en référence à leur commanditaire, industriel sucrier, qui jette l'éponge avant terme vu le double échec technique et financier du projet. Qu'importe ! Anticipant l'addiction future du vulgum pecus à la bagnole, Le Corbusier conçoit sur pilotis la villa Savoye (autre échec sauvé de peu de l'abandon) afin d'amener l'auto de Monsieur jusqu'à ses pénates. Mieux (ou pire), il imagine une ville intégralement façonnées par l'auto et propose à Citroën de parrainer le projet. Suite à l'indifférence du père André (qui n'est pas aussi fou que ses paris calculés le laissent croire), il reçoit paradoxalement la caution de l'exact-opposé de Citroën,  Gabriel Voisin, connu pour son élitisme technique et son mépris de la production de masse. Le plan Voisin est né.

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Le Corbusier y travaille de 1922 à 1925. Objectif : raser le centre de Paris entre l'île de la Cité et Montmartre pour la livrer sans entrave à la circulation automobile (la pollution n'a pas encore été "inventée"). L'espace s'organise autour de deux autodromes géants de 120 mètres de large qui traversent la capitale d'est en ouest et du nord au sud, se prolongent au-delà et se connectent au réseau national et européen. L'intersection de ces deux déversoirs à bagnoles déterminent le centre de Paris et donc, en bon esprit jacobin, de la France. La population trouve refuge dans dix-huit gratte-ciels cruciformes (ou "villes-tours") censés contenir 500.000 à 700.000 personnes, le tout entrecoupé de jardins. Ponts et plateformes permettent aux flux automobiles de s'écouler sans garde-fou. La Défense + la dalle d'Argenteuil en plein Paris, ou le triomphe absolu d'une architecture "pure, nette, propre, saine".

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L'artiste Alain Bublex nous a livré sa vision de ce cauchemar en photomontage. On imagine avec effroi l'automobiliste seul au volant de son déplaçoir thermoformée à la chaîne, le regard blasé, sans autre horizon que le béton brut à perte de vue et le regard agressé par les publicités criardes qu'il ne remarque même plus à force d'abrutissement. Sur les bas-côtés des bretelles d'accès pourrissent dans les relents d'urine le rebut humain que la société a jeté par dessus-bord. Bienvenue dans la plus belle ville du monde !

Il est temps de se réveiller, non ?