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"Un cocktail BMW, Citroën CX permettrait peut-être de réaliser la synthèse idéale en matière d'automobile" écrivait Jean-Claude Letrou dans l'Automobile, en juin 1977. L'idée paraît d'autant plus saugrenue qu'on ne saurait trouver marques aussi éloignées par l’histoire, la culture d’entreprise, le produit et la clientèle. Pour tout dire, BMW série 5 et Citroën CX ne sollicitent pas les mêmes zones du cerveau humain. Vous avez dit inconciliable ?

Direction à rappel asservi, pivot de direction dans l'axe, suspension hydropneumatique, assistance de freinage à haute pression : à la lecture de ses caractéristiques truffées de termes technico-compliqués, on se dit que la CX ne trahit pas sa lignée de vaisseaux spéciaux. Même la terminologie de ses options intrigue : qu'est-ce donc que l'"Isother" ? S'il ne fut sans doute point aisé de passer de la DS 23 IE Pallas à la CX 2200, en 1975, la CX a peu à peu redonné à ses grisonnants possesseurs le sentiment d'appartenir à une élite éclairée, une fois parvenue à maturité. Voilà une auto cérébrale, qui se plie à l'argumentation logique par A plus B et flatte l'intellect. Si l'on en croit ces journaux de vulgarisation scientifique qui traînent chez le dentiste, elle s'adresse à l'hémisphère gauche du cerveau, siège du rationalisme. En tous cas, elle me rappelle ce respectable prof d'université, puits de science en complet marron qui promenait encore sa matière grise en CX 25 GTI à l'aube du nouveau millénaire. Il possédait la superbe des vieux citroënistes canal historique, tout imbus de la supériorité technique de leur divinité roulante, et il ne lui manquait guère qu'un feutre gris pour parfaire son personnage.

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Lui qui avait pondu une soporifique thèse sur les macrosystèmes techniques, il n'aurait pourtant pas su démonter une simple prise de courant. En bon intellectuel, il reconnaissait n'avoir qu'un sens pratique très limité, à l'image de la CX, dont les perfectionnements censés en sécuriser la conduite peinent à rassurer le profane au quotidien. Difficile en effet d'imaginer une conduite plus artificielle et aussi peu naturelle que celle de la CX ! Le freinage a la progressivité d'un interrupteur, la direction beaucoup trop sensible risque de vous réserver quelques frayeurs en manoeuvre et les boutons de clignotant ne reviennent pas automatiquement en place. Inutile de s'attarder sur l'élément le plus inintéressant de l'auto, l'ennuyeux moteur culbuté qui s'acquitte de sa tâche bassement utilitaire sans tambour ni trompette. Alors, laissez donc le volant à votre chauffeur Gilbert, ce sera plus prudent, et vautrez-vous sur la moelleuse banquette arrière en compagnie de votre secrétaire.

Si vous n'avez point de privilège de ministre, de deux choses l'une, soit vous considérez les ingénieurs de Citroën comme des intelligences supérieures et vous tentez de vous adapter à la CX en espérant ne plus emboutir les piles du portail la prochaine fois que vous la sortirez, soit vous prenez le volant d'une BMW série 5 (E28). Nous avons là une berline sans génie particulier, une  bête "traction arrière" que Lucien Rosengart aurait considéré comme une survivance du temps où le cheval tirait sa carriole. Fatalement, l'arbre de transmission diminue l'espace vital du ministre qui semble beaucoup moins le bienvenu que dans la CX. Gilbert, par contre, peut s'estimer mieux loti. Le poste de conduite ne comporte aucun piège vicelard, les commandes sont là où on les attend, le verrouillage des rapports est franc et précis et la sensation dans la direction "normale". Comparés au profil d'aile d'avion de la CX, la silhouette tout en angles vifs et la calandre inclinée vers l'avant laissent sceptiques quant aux qualités aérodynamiques de l'auto. Ceci dit, lorsque le nez de requin de la Béhême se dessine dans le rétroviseur, le péquin moyen a tendance a se ranger.

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C'est ainsi, l'inconscient collectif associe cette voiture aux mâles alpha, dominateurs et sûrs d'eux, jouisseurs et mauvais garçons. Jacques Mesrine aurait-il pu choisir une autre voiture qu'une BMW 528i (E12) ? Si oui, il ne l'aurait sans doute pas achetée pour ses trouvailles de géotrouvetout, car une Béhême, en ces temps-là, c'était avant tout un moteur. Chris Bangle ne confiait-il pas qu’avant lui, la tâche assignée au designer se limitait à dessiner la boîte contenant le moteur ? Et quel moteur ! Nous n'épuiserons pas les trésors sémantiques du Littré pour rappeler toute la virtuosité des six cylindres en ligne. Difficile de trouver parmi les voitures courantes meilleure invitation à prendre le volant. Et à le garder. Cela ne fait pas nécessairement aller beaucoup plus vite que le turbo à quatre pattes de la CX 25 GTI. A l'oreille, pourtant, autant comparer la batterie-fanfare de Bourcagneux sur Glaire à l'orchestre philharmonique de Berlin. Sous son apparente platitude, le slogan publicitaire, "le plaisir de conduire" ment beaucoup moins que les autres. Bref, la Béhême sollicite le cerveau droit, là où se logent paraît-il les émotions. Tout le contraire, donc, de notre brave CX.

Comment dès lors imaginer un "cocktail BMW, Citroën" ? La nécessité de s'associer rend parfois les contraires compatibles dans ce monde globalisé où seules les montagnes ne se rencontrent pas. Ainsi a-t-on vu apparaître récemment une Citroën C5 à moteur essence conçu par BMW. Intéressant, mais dans le même temps, les  particularismes techniques de chaque marque se diluent dans la mélasse informe de la mondialisation. La fameuse suspension hydropneumatique n'équipe déjà plus qu'une Citroën C5 sur deux alors que 80% des possesseurs de BMW série 1 pensent qu'ils conduisent une traction. On comprend mieux pourquoi la première grande Citroën à moteur BMW n'a fait la une d'aucun magazine, contrairement à la "Citroën-Renault" (c'était la CX Athéna), il y a trente ans.

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