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Des Guignols de l'info aux navets franchouillards, la Renault Fuego demeure l'archétype du déplaçoir de beauf. Difficile en effet d'imaginer cette auto sans le couvre-volant en skaï, le chien qui opine sur la plage arrière et une cassette d'Yves Duteil dans le Blaupunkt. Elle inspirera sans doute la sympathie émue des trentenaires adulescents qui expliquent brillamment pourquoi, dans Goldorak, le siège d'Actarus effectue un demi-tour lors de la phase de transfert. Elle fera sensation chez les fans des années 80 qui repassent en boucle l'hallucinante Bamba triste du non moins halluciné Pierre Billon. Toutefois, en dehors des nostalgies bienveillantes, point de salut pour la Fuego ! Mérite-t-elle autre chose que le sarcasme ou la compassion ?

Sans à-priori, il n'y a pas matière à acharnement dans la Fuego. Son esthétique n'est pas inintéressante. En 1980, alors que triomphent les profils cunéiformes, Renault a osé une silhouette ovoïde, une silhouette à contre-courant sinon en avance sur son temps si l'on en juge le développement du bio-design dix ans plus tard. Dans la première moitié des années 80, il n'y a guère que Porsche ou Ford à préférer la ligne courbe à l'arête vive quand Peugeot appose prudemment une bande de plastique à l'arrière de sa 205 pour en atténuer la rondeur trop prononcée. Mieux, la Fuego ressemble fort à une Porsche 924, qui symbolise l'avenir de la voiture de sport à l'opposé d'une 911 alors en bout de course (autre époque, décidément !) L'influence de Robert Opron, venu de chez Citroën, se ressent dans la ceinture de caisse en plastique strié, vue sur certains prototypes SM, et le hayon à bulle qui caractérisait déjà la SM de série. Les poignées logées dans l'embrasure des portes et les jantes alu zébrées de bandes noires (sur GTX) achèvent d'en soigner le style. Il ne lui manque que des phares rétractables, accessoires indispensables à tout bon coupé à la charnière des années 70 et 80.


Renault Fuego GTX

On a souvent raillé la sous-motorisation des premières Fuego. Avec un 1300 de 64 ch sur les versions TL et GTL, un 1600 de 96 ch sur la GTS et un 2 litres de 110 ch sur la GTX, il ne fallait pas s'attendre au grand frisson. On oublie d'ajouter que tous les coupés de masse fabriqués à l'époque (Ford Capri, Lancia Beta, Opel Manta, VW Scirocco) se vendaient majoritairement en versions 1300 ou 1600 de moins de 100 ch. Le style passait avant les performances (et la surconsommation !) pour une clientèle soucieuse de se démarquer du commun des classes moyennes. D'abord l'apparence ! Rappelons qu'à la même époque, John Z. De Lorean entendait s'attaquer à la fine fleur des GT avec un V6 dégonflé à 130 ch !  

Pour autant, les performances de la Fuego GTX ne paraissent pas si ridicules. Les 10 secondes qu'elle demande de 0 à 100 km/h et ses 195 km/h maxi (grace au bon Cx) la placent au niveau des Audi Coupé, Lancia Beta HPE, Mazda RX7 et autres Datsun 280ZX. Un Porsche 924 ne fait pas beaucoup mieux, mais pour beaucoup plus cher. Certes, question image, les Ford Capri et Opel Manta ont droit aux six cylindres. La Fuego, elle, aura son turbo et 132 ch. Autant qu'une Alfa GTV 2.0 et ses "chevaux de feu", justement. Enfin, l'étonnante Turbo-D, qui stupéfia par son incongruité, fut le Diesel le plus rapide du monde, dès 1982. Bien sûr, Renault joua les précurseurs beaucoup trop tôt mais l'avenir lui donna raison puisqu'à présent, même les coupés de grande marque ne se conçoivent plus sans gazole quand une Peugeot 407 se passe carrément d'essence.

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Non, le problème de la Fuego vient plutôt de la stratégie commerciale. Appeler "Fuego" une auto dont les mécaniques ne pètent pas des flammes, cela ne fait guère sérieux. D'autant que la Turbo n'est arrivée qu'en fin de carrière, en 1983. Or, le moteur turbo équipait déjà la R18 dès 1980. Incompréhensible ! Sans motorisation de pointe arrivée à temps pour tirer la gamme vers le haut, il ne reste plus à l'auto de Vulcain qu'un nom ridicule et de rustiques dessous de R18 hérités de la R12. Là-dessus, les vendeurs de kit de carrosserie douteux ont tôt fait de décrédibiliser la Fuego. L'aventure s'arrête prématurément à la mi-85. Ford Capri, Lancia HPE et Alfa GTV disparaissent dans la foulée. Seuls Opel (avec la Calibra) et VW (avec le Corrado) persistent encore le temps d'une génération. En Europe de l'Ouest, les coupés populaires ont vécu. Place aux GTI.

Depuis, la Fuego ne s'est jamais départie de son image de voiture de crétin franchouillard qui pète plus haut que son c... . Elle reprend ce rôle caricatural dans le navet "Mais qui a tué pamela Rose ?" où l'anti-héros la considère comme une "voiture de collection de prestige". Cependant, la France n'a pas le monopole des pseudos-GT et autres sportives pour de faux. Les Allemands aussi ont leurs beaufs à la Cabu et leur Fuego s'appelle Opel Manta. Ils en ont fait une mine de blagues récurrentes, les Manta-Witze. Par exemple, savez-vous ce qui reste quand une Manta brûle ? Une gourmette et une coiffeuse en pleurs. Cela marche très bien aussi avec la Capri, la Fuego, la 406 Pininfarina ou tout autre coupé de marque généraliste trop stylé pour son modeste pedigree !

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Tout n'est pourtant pas perdu pour les cas désespérés en ces temps incertains où l'on se plaît tant à se réfugier dans un nostalgisme à la guimauve. Pour la plus grande joie des nouveaux collectionneurs, le fabricant de miniatures Ottomobile s'est spécialisé dans la reproduction au 1/18e des populaires françaises oubliées ou en voie de réhabilitation. Vendus exclusivement en ligne, les 500 exemplaires de sa Fuego GTX en résine ont été épuisés en quelques jours seulement. Mieux, des petits malins ont profité de l'engouement suscité par la maquette pour la revendre jusqu'à deux fois son prix. On avait rarement vu pareille fièvre spéculative dans l'automobile depuis la mort d'Enzo Ferrari !

Alors, quel sort réserver à la Fuego ? Elle ne mérite ni les feux de l'enfer ni les feux de la passion. Quitte à réhabiliter une deux portes des années 80 à moteur Renault, nous lui préférerions la Volvo 480 ES. Peut-être à cause des phares rétractables ou de l'exotisme des breaks de chasse. Peut-être aussi parce que ce qui paraît ringard quelque part paraît toujours rafraîchissant ailleurs dans le monde. Alors, à vous de voir. Et d'assumer.

Balle au centre.