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Des décennies durant, la voiture du futur a fait les choux gras des revues d'anticipation et fait fantasmer nos pères en culotte courte, mais l'Histoire est facétieuse et se joue à l'envi de nos pronostics. La preuve par Twizy.

En découvrant la Renault Twizy, les souvenirs du futur m'assaillent. Je pense à l'Alfa Carabo de Bertone et à la Ferrari Modulo de Pininfarina en autres prototypes science-fictionnels de la fin des années 1960. Je pense surtout aux petits garçons qui ont fait du lèche-vitrine chez le marchand de jouets devant les modèles réduits de ces engins saisissants. Combien ont un jour rêvé de croiser à des allures prodigieuses à bord de ces engins en forme de capsules spatiales ? En ces temps de sciences sans fiction, Concorde, aérotrains et autres SM annonçaient avec optimisme un futur toujours plus rapide.

Le présent a désormais rattrapé le futur et l'an 2000 est déjà loin derrière nous. Nos voitures ne volent pas le long de couloirs aériens et n'ont point de moteur à réaction. L'âge spatial a vécu, Concorde a rejoint le musée et la voiture du XXIème siècle a les pneus bien sur terre. L'économie d'énergie a depuis longtemps supplanté le culte de la vitesse et les rejets de CO2 ont infiniment plus d'importance que les kilomètres par heure, ne serait-ce que pour des raisons fiscales. Enfin l'avenir, toujours plus éloigné de nos mythologies anciennes, est aujourd'hui symbolisé par un quadricycle électrique au design émasculé et au nom infantilisant : Twizy...

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Les petites urbaines annonçant la prochaine révolution électrique, cela fait longtemps que les constructeurs français nous en montrent à l'état expérimental. On se souvient de la Renault Zoom de Matra (1992), de la Citroën Citela (1993) ou de la Peugeot Ion (1994) qui n'ont jamais franchi le stade du prototype. Des Clio, 106, AX et Saxo électriques ont certes trouvé quelques clients dans les années 1990 avant de sombrer dans l'oubli. L'effet nouveauté passé, tout le monde s'en est foutu jusqu'à ce que la crise de 2008 et la "découverte" par les Américains des enjeux écologiques (ou plutôt, de l'écolo-business) changent la donne. Et cette cette fois-ci, vous pouvez acheter pour de bon une voiture électrique qui ne soit pas dérivée d'un modèle thermique. A partir de 7690 euros plus 49 euros mensuels de location de batterie. Fabrication délocalisée à Valladolid garantie. Vive le redressement productif français !

Twizy. Voilà un nom que je ne donnerais même pas à mon chien. Renault destine-t-il ce truc à un public d'adolescents attardés élevés au manga ? Le design a ceci dit le mérite de l'originalité. La triste Autolib de Bolloré, dessinée sans génie par Pininfarina, ne peut prétendre à la même attractivité visuelle. S'agit-il d'un jouet ou d'une voiture ? Ni l'un, ni l'autre ! L'administration classe cet engin parmi les quads. Il faudra donc se passer d'autoroute. Rien que de très normal, me direz-vous, pour un véhicule urbain à mi-chemin entre la moto et le scooter. D'ailleurs, l'arche du pavillon en hanse de panier rappelle furieusement la BMW C1, cette drôle de deux roues lourde comme une enclume qui a fait un flop. Je n'irai cependant pas jusqu'à prédire la même destinée à la Twizy.

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L'époque, après tout, la réclame. A défaut de remodeler à son image nos vieux centres historiques comme le rêvait Le Corbusier en 1925, l'automobile doit s'y adapter. Il faut pour cela du petit, du maniable, du pratique. A peine plus large qu'un scooter, la Twizy se faufile à peu près partout. On pourrait facilement se garer perpendiculairement aux trottoirs ou faire littéralement des courses dans les galeries marchandes sans pratiquement tuer de lécheuse de vitrine. Pour faciliter l'accès à bord en cas de stationnement millimétré, les portes se relèvent vers l'avant, comme sur une Lamborghini, mais sans en avoir les vitres latérales ni le coffre. De là à considérer l'Aventador comme le véhicule urbain par excellence, il y a un raccourci que nombres d'évadés fiscaux ont déjà franchi.

Avec son allure improbable de Spoutnik terrestre, la Twizy recèle pourtant suffisamment d'étrangeté pour attirer la faune des bobos et autres métro-sexuels jamais en retard d'une tendance. Par le passé, la Mini Moke à Paris et la Méhari à Archachon nous ont prouvé qu'une anti-voiture pouvait devenir une voiture de nantis. Il suffit que s'y collent quelques ressortissants en vue du microcosme parisien pour que le troupeau suive. Ou pas. En attendant, les agences immobilières et autres voleurs institutionnalisés tiennent en la Twizy le panneau publicitaire idéal maintenant que les Smart se fondent dans la masse.

Il faut bien le dire, rouler en Twizy est à peu près aussi discret que manifester en tenue d'Eve, un gyrophare sur la tête et un mégaphone à la main dans le métro un jour de grêve. Les enfants montrent du doigt, les autres automobilistes s'avancent à votre hauteur, on vous dévisage. Au secours ! Pour convoyer de la came ou fuir une révolution, préférez une morne Peugeot grisâtre. Cependant, la Twizy n'est pas non plus un 4x4 d'oligarque russe et les réactions les plus agressives qu'elle suscite se résument à des sourires. Durant l'essai, seul un routier, sans doute frustré dans sa vie personnelle, a essayé de nous impressionner en nous collant ostensiblement au cul.DSC_4253

Une fois surmontée la gêne d'être au centre de tous les regards, on peut commencer à s'amuser. Au feu, la Béhême qui poireaute à nos côtés veut même faire la course, pour voir. Surprise, cette tout-électrique est plutôt vive au démarrage. En Twizy, les rues deviennent circuits et les giratoires manèges aux allures où l'automobiliste ordinaire s'ennuie ferme. La vue sur les roues détachées renvoie au karting quand la conduite au grand air devient jubilatoire (on en reparlera l'hiver venu...) L'auto (?) fait autant de bruit qu'une rame de métro, le fracas des rails en moins. On pourrait jouir à l'envi des petits oiseaux si leur chant n'était pas couvert par les grognements catthareux des diesels qui pullulent par la grâce du lobby automobile français. L'enfer, c'est les autres !

Éloignons-nous un peu du centre-ville pour goûter aux joies du vignoble champenois. Une belle départementale se profile. Nouvelle surprise, la Twizy enlevée à son environnement naturel ne démérite pas. A deux dans notre oeuf à roulettes, je lâche la bride et nous atteignons assez prestement 84 km/h sur les 90 promis. Nous disposons de 17 chevaux réels. C'est à peu près la puissance de la 2CV 425 cm3 avec laquelle tant de français ont connu leurs premières vacances. A bord, ça cahote un peu mais nous roulons sur du billard. Nous avalons les courbes avec gourmandise. Au premier village après Epernay, je maudis l'inventeur du dos d'âne. Au passage du ralentisseur, la violente réaction de l'inflexible suspensions me dissuade de franchir la barre des 30 km/h réglementaires comme je le ferais avec une Citroën avaleuse de cassis.

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Reste maintenant le test redouté du démarrage en côte. A défaut de rue Lepic où Louis Renault avait mis à l'épreuve sa voiturette voilà plus d'un siècle, je trouve une pente suffisamment préoccupante. J'accélère prudemment, l'oeil rivé sur la jauge d'énergie. Après une demie seconde d'incertitude, la Twizy daigne s'ébranler. Ouf, on ne recule pas ! C'est lourd, c'est dur, certes, mais il me semble avancer un peu plus vite qu'un fourgon rassis d'altermondialiste, le panache de fumée noire en moins. Prenons maintenant les chemins de traverses pour nous perdre dans les vignobles de coteaux. Flaques, nids de poule, graves, la petite urbaine branchée n'aime pas s'aventurer chez les bouseux et le fait savoir illico à nos fessiers. En revanche, son corps de plastique se prête à merveille aux nettoyages à grande eau. Elle en a grand besoin à présent. Et dire que la responsable des essais nous avait interdit de sortir de l'agglomération !

Avec la Twizy, Renault négocie de façon ludique le tournant du tout-électrique et renoue avec une certaine tradition de la voiture innovante qui interpelle et provoque le débat. Je ne m'étais jamais autant intéressé à une Renault depuis la Twingo, la Clio V6 et l'Avantime, ce qui commence quand même à dater. Après une génération de berlines aussi tristement transparentes que la Platitude, c'est déjà une victoire pour le losange. Reste à capitaliser l'intérêt soulevé dans l'attente de la prochaine Zoé, une vraie auto cette fois-ci, pour que la voiture électrique n'en reste pas au stade de la bête de foire ou de l'attrape-bobo.

Quant à l'acheter, je vous en laisse la primeur. Je me ferais un plaisir de gaspiller gaiement l'énergie fossile dont vous n'aurez bientôt plus besoin.