22 décembre 2008
Passé compromettant.
Ce que l'on appelait jadis péjorativement les "vieilles voitures" nourrit de plus en plus aujourd'hui la communication de constructeurs ravis d'inscrire leurs derniers produits dans une prestigieuse lignée. Les références historiques n'ont cependant de valeur marketing que lorsqu'elles mènent au bon de commande, et il y a des passés peu florissants que l'on tait volontiers. Ainsi l'Alfa 90 contribua à peu près autant au lustre de la mythique firme milanaise que les premiers symptômes du cancer oxydant sur les flancs d'une Alfasud quasi-neuve.
Lancée en 1984 à une époque où Alfa Romeo n'avait les moyens de sortir que la moitié d'une nouvelle voiture, elle fut à l'Alfetta ce que la 75 fut à la Giulietta, soit une icône défraîchie simplement retouchée aux extrémités pour préserver l'illusion de la nouveauté l'espace d'une minute d'inattention. Bertone, un nom d'ordinaire évocateur de glamour et de Dolce Vita sur papier glacé, signa là une oeuvre plus qu'embarrassante après les mythiques Giulietta Sprint et autres Montreal. Disons-le tout net, la probabilité de voir l'Alfa 90 en couverture de la prochaine hagiographie du design italien équivaut aux chances d'entendre Benoît XVI abjurer ses dogmes imbéciles.
L'Alfa 90 se prête d'autant plus à l'oubli qu'elle disparut précocement du catalogue Alfa en 1987 après qu'à peine 54.000 exemplaires aient pu sévir. Et pourtant, sous la brutalité affligeante de trop cubiques volumes, l'Alfa 90 dissimule de fracassantes innovations. Ainsi elle vous offre des interrupteurs de vitres électriques disposés au plafonnier, à défaut des commandes d'un jet pour Palerme, ainsi qu'une superbe mallette en ABS intégrée à la boîte à gant, si utile lors des transactions avec la Camorra. Elle dispose en outre, aux côtés de 1,8l, 2l et 2,4l TD d'origine Alfetta, d'un orgasmique V6 2,5l de prestigieux lignage dont les folles envolées exalteront votre instinct de survie lors des courses-poursuite avec les carabinieri. Une GTV6 à 4 portes, ça vous intéresse ?
Par ailleurs, l'histoire politico-judiciaire italienne nous a prouvé qu'une voiture plus jolie ne vous assure pas nécessairement une paisible mort alitée si d'aventure la carrière de juge antimafia vous tentait. Reste qu'il vous sera sûrement plus aisé de trouver une Alfa 90 en sale état qu'un parrain aux mains propres. Et la protection anti-corrosion vous protègera bien moins qu'aucune loi anti-combinazzione.
02 décembre 2008
Tentation.
C'est un quadra noyé dans le torrent des autos immobiles à l'heure de la débauche. Sur le bord de sa route dramatiquement rectiligne, une apparition inattendue soudain l’interpelle. Une pauvre Alfa gît là. Une 75. Frappée du sceau de l’invendable par une immonde robe caca d’oie délavée, de misérables enlaidisseurs de roue en plastoc et la marque rédhibitoire d’un moteur à essence, la malheureuse sollicite la pitié d’un improbable acquéreur avec comme tout argument massue : « AV - PETIT PRIX ».
Et pourtant, se souvient-il, quelle auto, cette 75 ! Tour à tour enfant terrible et enfant maudit, elle exhale de forts relents de soufre. Au plus fort des années frime, les lourdeurs outrancières de ses volumes brisés, la découpe au couteau de ses lignes tourmentées exacerbaient une virilité racoleuse. Rapidement remisée au rang des accidents de parcours par la réaction néoclassique des années 90 et le retour aux affaires d’Alfa, ce parpaing hérissé de verrues plastico-dégradables ne tarda pas à provoquer le même malaise que la vision apocalyptique d’une baudroie arrachée aux eaux profondes. Elle ne saurait pour autant se résumer à une icône ringardo-folklorique tant sa disparition a brisé les cœurs des fondamentalistes. Pour la postérité, l’Alfa du 75ème anniversaire restera à jamais (?) comme la dernière propulsion de Milan, une propulsion radicalement typée avec sa boîte transaxle et son pont arrière De Dion.
A ces mots sortis d’un autre siècle, le pouls du quadra s’accélère. Lui qui n’a jamais eu entre ses mains que des tractions avant trop peu farouches, y compris chez Alfiat (sic), le voilà qui tente à présent d’imaginer cette auto fantasque, dangereuse à conduire pour les non-aguerris au pilotage. Il se fait déjà son film à coup de talon pointe inspiré, contre-braquage sans état d’âme et glissades du train arrière de pure abstraction. En plan rapproché et contre-plongée, l’Alfa traverse son imaginaire comme un road-movie mené à tombeau ouvert. En guise de bande sonore s’envolent les embardées lyriques de ce fabuleux V6 3 litres qu’il n’a jamais entendu qu’en rêve mais dont il cultive le mythe tel un fantasme trop longtemps refoulé. A l’heure où faire le plein de super tient d’un snobisme déplacé, il croit s’envoyer au septième ciel à grosses giclées d’essence au travers des carbus sonores tandis qu’éructent les grondements terribles de la bête toujours prompte à grimper haut, si haut sur l’échelle de l’orgasmo-mètre.
Cette Alfa a envie qu’on la prenne mais lui n’aura jamais osé. Les on-dit catastrophistes lui ont ôté ses idées fantasques. L’épouse et la marmaille ont fait le reste. Ramené à la réalité de son turbo-fonte, il ne peut que se résoudre à contempler, l’air dépité, la barrière des trois-mille cinq cent rotations par minute que le commun des acculés au gazole ne dépassera pas. Feu vert. Las, notre quadra reprend le cour de son morne quotidien, repoussant par confort ou lâcheté, la tentation du grand saut.
24 juin 2007
Ressortez les pleureuses
Ressortez les pleureuses du placard et arborez vos plus belles larmes de crocodiles, l’Alfa 166 vient de tirer sa révérence et comme à chaque trépas d’exotique un tant soit peu folklorique, bloggers et pisse-copies décrètent la fin d’une époque, sinon celle d’un monde, à longueur de notes chagrinées.
Comme ces êtres prétendus si chers mais dont on a l’impression qu’ils n’habitent les cœurs que le jour de leur enterrement, l’Alfa 166 n’aura attisé lyrisme et déclaration d’amour qu’aux deux extrémités d’une carrière hexagonale passablement effacée. Il est vrai qu’on l’avait depuis longtemps enterrée tant elle semblait commercialement morte. Songez que durant l’année écoulée, tout juste 126 French lovers ont bravé le risque de dépréciation effrénée et le délit d’atypisme et l’on mesurera bien vite que la passion à ses raisons que la raison n’ignore pas de tout.
Car de là à provoquer des ruées vers les trop rares revendeurs Alfa-Romeo et s’arracher l’une de ces ultimes méconnues invendables qui, même dûment convertie au Diesel obligatoire et banalisée en gris rase-muraille, décote à peu près aussi promptement qu’un gouvernement Fillon, le sentimentalisme touche a ses limites.
Pour ma part, je n’aurais pas l’hypocrisie d’occulter que la terrible nouvelle ne m’a point empêché de dormir sur mes deux oreilles ni de goûter mets et maîtresses avec force appétit. Crime de lèse-compassion ? Que nenni, je me réserve pour l’oraison funèbre de la Lancia Thesis !



