06 avril 2009
Décadence (I).
Dans la terrible jungle de l’évolution automobile, la survivance d’une firme aussi énigmatique que Bristol demeure un phénomène encore inexpliqué. On a de quoi effectivement rester perplexe quant au refus de toute publicité prêché depuis des lustres par l’entreprise, encore devrions-nous parler plutôt de société secrète, tant Bristol cultive l’obsession de la confidentialité. La marque ne dispose en effet que d’un seul point de vente, à Londres, dans le quartier huppé de Kensington, au 368-370 de l’avenue éponyme. Comme à l’époque lointaine où l’automobile n’était pas encore une industrie, les intéressés doivent s’adresser directement au constructeur. On ne vous le répétera pas deux fois. Cela vaut assurément le billet d’Eurostar, car sur place vous attend un spectacle surréaliste.
Situé à l’angle d’un immeuble du bureau, l’unique hall d’exposition semble s’être assoupi dans la poussière et les relents de naphtaline. Passé la façade un rien défraîchie, on foule le vieux marbre d’un espace étriqué qu’un mur couvert de glaces tente vainement d’agrandir. Cela suffit amplement à l’exhibition du seul modèle neuf disponible, la Blenheim, flanquée d’une ou deux Bristol historiques voire d’une Morgan d’occasion. Pour rajouter une cerise sur le pudding et donner l’illusion d’une gamme, un prototype de spider des années 50 a été ressorti du formol, repeint au goût du jour puis dûment équipé d’accessoires contemporains. En retrait, de vieilles maquettes exposées comme au musée d’histoire naturelle, retracent l’évolution de l’espèce Bristol depuis le Crétacé.
Le temps n’a guère de prise ici, ou du moins ne s’écoule-t-il pas au même rythme qu’à l’extérieur. Malgré plusieurs changements de patronyme, l’actuelle Blenheim 3 n’a fait que peu de concessions à cette frénésie novatrice qui, pour un oui, pour un non, agite l’ensemble de la production automobile. D’ailleurs, en dépit des jantes en alliage à peu près modernes, des boucliers enveloppant ou du bandeau arrière emprunté à la Vauxhall Senator, la carrosserie tout alu n’a quasiment pas changé depuis le modèle 603 de… 1976 ! Et pour les esprits un peu lent qui en douteraient encore, Bristol prend soin de préciser qu’il n’est pas dans les habitudes de la maison d’appâter le client tous les douze mois avec de fabuleuses trouvailles technologiques.
A côté de la Blenheim, l’obsolète panneau explicatif, façon bureau de poste des années 70, ressasse depuis trente ans les mêmes arguments d’un autre âge que la course du temps a aujourd’hui confiné dans la curiosité folklorique. « Carrosserie aluminium assemblée à la main, légère et à l’épreuve de la rouille, construction unique autour d’un châssis séparé et d’une zone de survie… » Plus bas, une foi sans borne en la réputation autoproclamée de la marque nous apprend notamment que « la répartition des masses idéale, le faible centre de gravité et la conception d’avant-garde concourent à un comportement routier hors pair… » De bonne grâce, nous laisserons le bénéfice du doute aux auteurs de ces lignes. Quant au V8 à la puissance forcément suffisante, mais que des irrévérencieux estiment à 350 ch, on saura simplement qu’il tourne à 1700 tours/minute à 100 km/h, un genre de préoccupation suffisamment explicite quant au style de conduite de la clientèle.
Pour le reste, avouons que la design integrity prônée par Bristol continue de défier nos certitudes les plus ancrées en matière d’esthétique. A tel point qu’il nous paraît difficile d’établir une comparaison pertinente avec un quelconque objet créé par l’homme. Tout au plus la Blenheim ressemble-t-elle vaguement, de trois-quart arrière, à une Ford Capri dont on aurait exagérément allongé la poupe et rétréci les roues. Nous vous accordons qu’en ces temps de surenchère dans les montes pneumatiques, les enveloppes à flancs hauts de seulement 15 pouces de diamètre ne craignent pas le ridicule. Sans doute n’y avait-il pas suffisamment de place pour en loger de plus grandes dans la soute à roue de secours. Celle-ci se trouve dissimulée dans l’aile avant droite, la gauche servant d’asile à la batterie, une tradition bien ancrée chez Bristol. Certes pratique, cette cache secrète implique un rejet exagéré de l’essieu frontal vers l’avant. Le porte-à-faux arrière n’en apparaît que plus démesuré, mais les plus philosophes prétendront que la carrosserie trouve son équilibre dans le déséquilibre.
Le mystère Bristol continue à hanter les nuits des spécialistes les plus reconnus. Objectivement, et à moins d’accorder à la laideur une quelconque vertu snobiste, la Blenheim 3 accuse à peu près tous les défauts du monde. Allez savoir si l’étrange fascination qu’elle suscite ne vient pas justement de là. Reste qu’à plus d’un million de nos anciens francs, il va sans dire que Bristol n’intéresse qu’une poignée de lords sclérosés dans leurs vieilles habitudes de psychorigides invétérés. De là à considérer l'achat d'une Blenheim comme symptomatique d'un état de gâtisme avancé, détrompez-vous ! La marque n’a en effet jamais attiré autant de non aristocrates que ces dix dernières années. Elle compte désormais des clients dans le milieu des affaires et même du show-biz. Parmi eux, le chanteur d’Oasis.
Voilà bien la preuve que l’on peut être à la fois pop star et conduire une posh car !



