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Bentley a gagné au Mans cinq années quasi consécutives et a passé les soixante dix suivantes à s’en glorifier passivement sous le joug de Rolls-Royce. Jusqu’au jour où mode du turbo et vogue néoclassique ont accouché de cette pachydermique extravagance, hommage littéral aux "camions les plus rapides du monde" dixit Bugatti.

C’est ainsi qu'en 1996, le plus célèbre fabriquant de tank recycla son unique base roulante déjà trentenaire en sportive d’opérette. Vu les moyens dérisoires dont disposait l’auguste manufacture en ces années à ne plus mettre un carrosse dehors, ce morceau de bravoure émeut jusqu’à la lecture de sa fiche technique. Pensez-donc, 875 Newtons-mètre à 2200 tours/minute, voilà un chiffre faramineux dont l’ouie abracadabrante bombarde l’esprit initié d’images dantesques.

Imaginez, si vous le pouvez, Elizabeth II en blouson de cuir clouté ou le vénérable yacht royal concourant au championnat du monde de hors-bord. C'est dans l'absurdité de ses paradoxes que réside tout l'attrait de la Bentley Continental T. Deux tonnes et demie de métal lourd mais six secondes pour passer de 0 à 100, de l'électronique dernier cri sous l'anachronisme de l'aluminium bouchonné, le raffinement inouï du fait main et la rusticité bourrue d'un V8 prêt à remorquer un pétrolier, ou comment être décadent sans se départir de sa dignité si britannique !

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Elle s’appelle Continental T. T comme Tyrannosaurus Rex plutôt que Testa Rossa, Tremendous Torque plutôt que Tourist Trophy. Avec son empattement aussi long qu’une Mini Cooper entière et sa bonne grosse gamelle à la courbe de couple de Diesel industriel, notre Gargantua Turbo inquiétera davantage les turbo-bahuts et autres panzer des sables que les bella machinas de la plus pure race. 

Ce cétacé sorti de je ne sais quel Jurassic Parking défie à ce point l’entendement que toute tentative de jugement objectif se brisera sur les fanons de son monumental fronton. Elle n’occupe pas l’espace, elle l’emplit, l’envahit sinon l’écrase en s’imposant à notre regard plus qu’elle ne se propose à lui. Ni raisonnablement belle ni honnêtement laide, elle EST, tout simplement. Définitivement étrangère à nos critères d’évaluation contemporains, elle va jusqu’à se jouer des repères temporels. Elle naquit en 1996 mais aurait pu tout aussi bien voir le jour en 1986 ou en 1976 tant elle s’inscrit dans la parenté technique de la vénérable Rolls-Royce Silver Shadow de 1965.

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Alors que s’éteignent les derniers dinosaures, ce coup de force magnifique et dérisoire comme un baroud d’honneur nous fera réaliser l’incommensurable absurdité d’un paquebot de sport. Ce dont nous aurions bien tort de nous plaindre, tant cette Bentley est rafraîchissante.